Voisins "merveilleux"

 

Lecouteux

Claude Lecouteux.

Quelques ouvrages dans "Livres de Référence"

Il était une fois des créatures fantastiques sur lesquelles on croit tout savoir, et même si elles portent bien des noms, on les appelle les nains. Ils ont inspiré non seulement les écrivains comme Hermann Hesse ou Charles Nodier auquel nous devons Trilby ou le lutin d'Argail, mais aussi des poètes et des compositeurs. Pour tout un chacun ce nom évoque les homoncules qui recueillent Blanche-Neige ou encore ces statuettes que l'on aperçoit dans les jardins. Malgré des études érudites, ces individus sont encore nimbés de mystère. Les contes et légendes rapportant leurs faits et gestes ont plus accrédité des stéréotypes que dévoilé leur véritable nature. Bref, les nains forment un ensemble d'une complexité redoutable, eux dont la pérennité est des plus étonnantes, et l'image que nous avons d'eux est issue d'une longue tradition dont nous tenterons de cerner les contours. Le vocable " nain " est un terme générique qui recouvre des êtres formant quatre groupes distincts : les génies domestiques, les génies de la nature, les esprits tapageurs et les nains proprement dits. Au fil des siècles, ces groupes se sont confondus et leur spécificité respective s'est estompée. Pour cette anthologie, nous avons essentiellement retenu des récits de croyance et, pour bien les distinguer de la littérature, des contes et légendes empruntés à divers pays. Le lecteur pourra constater combien la facture est différente, notamment en comparant certaines narrations avec leur adaptation littéraire que nous transcrivons lorsque cela est possible. La majeure partie des textes provient du monde germanique, de recueils inconnus en France parce que jamais traduits et souvent rédigés en dialecte local. Le classement en chapitre est destiné à procurer une vue d'ensemble des traditions, mais il est évident que chaque texte relève de plusieurs chapitres, selon le thème principal retenu. Cet ensemble de textes confrontera le lecteur à des motifs rares, voire inconnus ici. Qui sait que les nains ne peuvent venir à la surface du sol que quelques jours par an ?, que la perte de leur bonnet ou d'une chaussure les prive de sommeil ?, que les objets sacrés les fixent sur place ? Ces récits au bois dormant méritent de sortir de leur léthargie séculaire.

Nains de la voluspa

Catégories

  • Alfes, Elfes

     

    Angsalvor nils blommer 1850

    Ängsälvor, « elfes de la prairie », 1850, peinture de Nils Blommér.

    Un elfe est une créature légendaire anthropomorphe dont l'apparence, le rôle et la symbolique peuvent être très divers. À l'origine, il s'agissait d'êtres de la mythologie nordique, dont le souvenir dure toujours dans le folklore scandinave. Les elfes étaient originellement des divinités mineures de la nature et de la fertilité. On les retrouve dans la mythologie celtique, puisque quelques textes irlandais et écossais les évoquent.

    Leur figure est reprise plus tard dans la littérature, comme élément merveilleux du conte de fées et de la fantasy. Le succès des récits de J. R. R. Tolkien, dans lesquels des personnages beaux, nobles et sages sont désignés comme des elfes en font un archétype du personnage de fantasy et du jeu de rôle. L'apparence de l'elfe dans la perception des connaisseurs de la fantasy s'est modifiée du fait de son succès littéraire. Ils deviennent des êtres d'apparence jeune et de grande beauté, vivant le plus souvent dans des forêts, considérés comme immortels et dotés de pouvoirs magiques, et se distinguant physiquement des humains par leurs oreilles pointues et une apparence plus svelte.

    La description la plus ancienne des elfes provient de la mythologie nordique. Dans les textes médiévaux envieux norrois (ancien islandais), ils sont nommés álfar (au singulier álfr). Ce nom est dérivé dans les langues scandinaves modernes :

    - islandais : álfur (pluriel álfar), álfafólk (« peuple des elfes »)

    - danois : elver, elverfolk, parfois ellefolk ou alf (pluriel alfer)

    - norvégien : alv (pluriel alver), alvefolk

    - suédois : alv (pluriel alver), au féminin älva (pluriel älvor)

    - scots : elfen

    L'ancien mot scandinave álfar dériverait d'une racine proto-indo-européenne, albh, signifiant « blanc », qui se retrouve par exemple dans le latin albus « blanc ». Cette théorie linguistique explique que des noms semblables au álfar se retrouvent aussi dans les langues germaniques anciennes et modernes. Ces noms présentent souvent des variantes, dues à des différences dialectales ou à des influences d'une langue à l'autre, du fait de la large circulation du thème littéraire.

    Dans les langues germaniques occidentales :

    - anglais : elf (pluriel elfs ou elves) ; en vieil anglais ælf, elf (pluriel ylfe)

    - néerlandais : elf ou alf (pluriels elfen ou elven, alven) ; en moyen néerlandais alf

    - allemand : le vieux haut-allemand alp a donné dans la langue la forme Alp, Alb (pluriels Alpen, Alben) qui désigne traditionnellement un incube ou un démon nocturne provoquant le cauchemar (qui se dit Albtraum ou Alptraum « rêve d'elfe »). La langue moderne a emprunté à l'anglais la dénomination de l'elfe : Elfou Elfe (pluriel Elfen). Il existe aussi la forme mixte Elb ou Elbe (pluriel Elben) ; Elbe est attesté en moyen haut-allemand.

    Dans les langues germaniques orientales :

    - gotique : le mot est indirectement attesté dans l'anthroponyme Albila cité par Procope de Césarée.

    De nombreux prénoms germaniques sont tirés du nom de l'elfe : en vieil anglais : Ælfric, Ælfwine, Ælfréd (moderne Alfred), en allemand Alberich. C'est aussi le cas de quelques anciens noms français d'origine germanique, tels qu'Auberon et Aubry.

    Old norse ca 900

    Langues germaniques vers l'an 900.

    Rouge  :   Scandinave occidental (norrois)

    Orange :   Scandinave oriental

    Jaune   :   Vieil anglais

     Vert      :   Vieux haut-allemand, vieux néerlandais…

    Bien qu'aucune description ancienne ou moderne n'existe, l'apparition de créatures étymologiquement liées aux álfar dans nombre de folklores postérieurs suggère fortement que la croyance dans les elfes fut commune parmi les peuples germaniques, et non limitée exclusivement aux antiques peuples de Scandinavie.

    Les elfes apparaissent de diverses manières dans la mythologie nordique (aussi appelée mythologie germanique). Ils sont généralement décrits comme des êtres semi-divins associés à la fertilité et au culte des ancêtres. Le concept d'elfe semble donc similaire aux croyances animistes dans les esprits de la nature et les esprits des morts, croyances communes à toutes les anciennes cultures humaines. On retrouve à l'identique dans la mythologie nordique, la croyance du fylgjur et du vörðar(« esprit totem » et « esprit protecteur »). De même les elfes sont communément comparés aux nymphes de la mythologie grecque et romaine, et à Vili et aux roussalki de la mythologie slave.

    L'historien et mythographe islandais Snorri Sturluson se réfère parfois aux nains nordiques en tant que « elfes sombres » (dökkálfar) ou « elfes noirs » (svartálfar) mais c'est un abus de langage. Il s'agit de deux types de créatures différentes : les Elfes sombres habitant en Svartalfheim tandis que les nains sont en Nidavellir. En ce qui concerne les nains, il n'est pas certain que cela ne désigne pas une croyance scandinave médiévale plus tardive. Il se réfère aux autres elfes comme « elfes lumineux » (ljósálfar), qui seraient souvent associés à l'étymologie de elf. Snorri décrit leurs différences, d'après la prose de l'Edda (Gylfaginning 17) :

    « Staðr d'einn de Sá heu þar, heu kallaðr heu Álfheimr. Þat de fólk de byggvir de Þar, heu heita de Ljósálfar, jörðu de í de niðri de búa d'en Dökkálfar, reyndum correct de ólíkari de miklu d'ok de sýnum de þeim de ólíkir de þeir d'eru. Sýnum de sól d'en de fegri d'eru de Ljósálfar, bik d'en de svartari d'eru d'en Dökkálfar. »

    « Il y a un endroit là [dans le ciel] qui s'appelle la demeure elfe (Álfheimr). Les gens qui y vivent sont appelés les elfes lumineux (ljósálfar). Mais les elfes sombres (dökkálfar) vivent ci-dessous dans la terre, et ils ont une toute autre apparence — et très différents d'eux en réalité. Les Elfes Lumineux sont plus lumineux que le soleil en apparence, mais les Elfes Sombres sont plus ténébreux que… »

    D'autres éléments à propos des Elfes dans la mythologie nordique proviennent de la poésie scaldique, de Edda poétique et des sagas légendaires. Les Elfes y sont liés au Æsir, en particulier par l'expression commune « Æsir et les Elfes », qui signifie vraisemblablement « tous les dieux ». Quelques universitaires ont comparé des Elfes aux Vanir (dieux de fertilité), mais dans Alvíssmál (« les Dires de Sagesse »), les Elfes sont distingués des Vanir et Æsir, comme indiqué par une série de noms comparatifs dans lesquels Æsir, Vanir, Elfes ont leurs propres traductions pour différents mots — reflétant ainsi leurs préférences raciales. Il est possible que ces mots indiquent une différence dans le statut entre les dieux principaux de Fertilité (les Vanir) et les divinités mineures (les Elfes).

    Grímnismál relate que Freyr était le seigneur du Álfheimr (« monde des elfes »), la demeure des elfes lumineux. Lokasenna relate qu'un grand groupe de Æsir et d'Elfes s'étaient réunis à la cour de Ægir pour un banquet. Plusieurs êtres mineurs, domestiques des dieux, à l'exemple de Byggvir et Beyla, sont présentés comme appartenant à Freyr, seigneur des Elfes, et ceux-ci sont probablement eux aussi des Elfes, puisqu'ils n'ont pas été comptés parmi les dieux. On mentionne aussi un autre domestique, Fimafeng (assassiné par Loki) et Eldir.

    Paracelse, dans son Astronomia magna (1537) et dans le Liber de nymphis, sylphis, pygmaeis et salamandris, compte sept races de créatures sans âme : les génies à forme humaine mais sans âme ni esprit (inanimata) des Éléments, les géants et les nains, les nains sur la terre. Il croit aux génies des quatre Éléments. La Terre, par génération spontanée, produit des nains qui gardent les trésors sous la montagne ; l'Eau produit les ondines ; le Feu, les salamandres ; l'Air, les elfes. Ensuite viennent les géants et les nains issus de l'air, mais qui vivent sur la terre.

    « Le mot inanimatum désigne six familles d'hommes sans âme… Ces hommes sans âme sont d'abord ceux des quatre familles qui habitent les quatre Éléments : les nymphes, nymphae, filles de l'eau ; les fils de la terre, lémures, qui habitent sous les montagnes ; les esprits de l'air, gnomi ; les génies du feu, vulcani. Les deux autres familles sont composées d'hommes qui sont également nés sans âme ; mais qui, comme nous, respirent en dehors des Éléments. ce sont d'une part les géants et d'autre part les nains qui vivent dans l'ombre des forêts, umbragines… Il existe des êtres qui demeurent naturellement au sein d'un même Élément. Ainsi le phénix, qui se tient dans le feu comme la taupe dans ta terre. Ne soyez pas incrédules, je le prouverai ! Quant aux géants et aux nains de la forêt, ils ont notre monde pour séjour. Tous ces êtres sans âme sont produits à partir de semences qui proviennent du ciel et des Éléments, mais sans le limon de la terre… Ils viennent au monde comme les insectes formés dans la fange [par génération spontanée]. »

    — (Paracelse, La grande astronomie. Astronomia magna (1537), trad., Dervy, 2000, p. 159–160.)

    La distinction entre les alfes clairs du ciel et les alfes noirs des demeures souterraines dans la religion nordique ancienne influence la vision de ces créatures, Snorri Sturluson confond d'ailleurs les alfes noirs, forgerons et gardiens de trésors, avec des nains. Les hommes se méfient des nains et des alfes noirs, alors que les alfes clairs demeurent foncièrement bénéfiques.

    Dès les débuts de la christianisation des germano-scandinaves, la croyance aux elfes est assimilée au paganisme, et sévèrement combattue. ce personnage entre dans la famille des démons du cauchemar, et du VIIe siècle au IXe siècle, les elfes, qui étaient vénérés dans les pays germaniques, sont rapprochés des nains maléfiques.

    Un important syncrétisme se met en place. Dès le Xe siècle, la distinction entre les petits dieux issus des croyances païennes s'estompe, et les gloses des textes latins « attestent la fusion de créatures différentes ». La confusion entre nains et elfes va jusqu'au rapprochement définitif, bien que les textes du Moyen Âge laissent entrevoir quelques indices sur leur origine. « Sans doute bien entamée à l'époque de Perrault », la fusion des croyances est entretenue par la minimalisation des savoirs populaires au profit des textes gréco-latins.

    Germanic languages in europe

    Répartition moderne des langues germaniques en Europe

    Dans le folklore scandinave, mélange postérieur de mythologie nordique et chrétienne, l'elfe est nommé elver endanois, alv en norvégien, alv (masculin) ou älva (féminin) en suédois.

    Le terme norvégien apparaît rarement dans le folklore, et quand il est utilisé, c'est comme synonyme de huldrefolk (« peuple caché ») ou vetter, sortes de « lutins » liés à la terre, s'approchant davantage des nains de la mythologie nordique que des elfes. Au Danemark et en Suède, les elfes apparaissent comme distincts du vetter, bien que la frontière entre les deux créatures soit mal délimitée. Les petites fées ailées du folklore britanniques (pixie) sont souvent désignées comme älvor en suédois moderne ou alfer en danois, bien que la traduction correcte soit feer. De manière similaire, l'elfe du conte de fées L'Elfe de la rose de l'écrivain danois Hans Christian Andersen est si minuscule qu'il peut avoir un bouton de rose pour maison, et a les « ailes qui partent des épaules jusqu'aux pieds ». Cependant, dans La Colline des elfes du même auteur, les elfes sont plus semblables à ceux du folklore traditionnel danois : de splendides femelles, vivant dans les collines et les rochers, capables de faire danser un homme jusqu'à la mort. Comme le huldra en Norvège et en Suède, ils sont illusions une fois vus de dos.

    Les elfes de la mythologie nordique semblent ainsi avoir survécu dans le folklore principalement comme femelles, vivant dans les collines et monticules des pierres (les tertres). Si la croyance au petit peuple est rare en France, les pays scandinaves connaissent une situation radicalement différente. Une école islandaise existe depuis 1991 pour promouvoir l'étude de ces créatures, et délivre un diplôme d'« études et recherches sur les elfes et autres peuples invisibles ». En vingt ans, 8 000 personnes l'ont décroché.

    Ce qui subsiste des elfes dans le folklore des régions de langue allemande est leur nature espiègle et malfaisante. Ils étaient estimés capables de causer des maladies au bétail et aux gens. Ils apportent également de mauvais rêves aux dormeurs. Le mot allemand pour cauchemar, Albtraum ou Alptraum, signifie littéralement « rêve d'elfe ». Sa forme archaïque Albdruck signifie « pression d'elfe » ; la croyance populaire attribuait les cauchemars à un elfe assis sur la tête du dormeur. Cet aspect de la croyance elfique germanique correspond en grande partie à la croyance scandinave du mara. Elle est également semblable aux légendes concernant les incubes et les succubes, que l'on peut relier aux phénomènes d'apnée du sommeil.

    Le « roi elfe » Alberich, probablement issu des croyances des Francs, devient le roi des nains dans l'épopée allemande médiévale du Nibelungenlied, attestant de la confusion entre ces deux types de personnages. Dans la littérature française, il est à l'origine du nom d'Aubéron, un nain de la chanson de geste médiévale Huon de Bordeaux.

    Le « roi elfe » apparaît de temps en temps au Danemark et en Suède. En Norvège, Alberich donne le voleur nain Alfrik dans la Saga de Théodoric de Vérone. On trouve une postérité aux elfes du folklore germanique dans la tétralogie de L'anneau du Nibelung du compositeur allemand Richard Wagner. Ce dernier construit une mythologie personnelle qui s'inspire à la fois des Eddas scandinaves et du Nibelungenlied germanique, avec reprise, notamment, du personnage d'Alberich.

    Conformément à l'Edda de Snorri Sturluson, les « Albes » de Wagner sont de deux natures :

    - les « Lichtalben », « Elfes de lumière », assimilés par Wagner aux ases de l'Edda et aux dieux du panthéon germanique ayant Wotan à leur tête, qui se qualifie lui-même de « Licht-Alberich » ;

    - les « Schwarzalben », « Elfes noirs », assimilés aux nains, peuple du Nibelheim, qui ont à leur tête Alberich, qualifié de « Schwarz-Alberich » par Wotan.

    Dramatiquement, l'opposition entre « Licht-Alberich » et « Schwarz-Alberich » est structurante pour l'œuvre entière mais on aurait sans doute tort de n'y voir qu'une opposition simpliste entre bien et mal.

    En effet, la première atteinte contre la nature (boire à la source de la sagesse et blesser le Frêne du Monde afin d'y tailler une lance, symbole du pouvoir sur le monde) est accomplie par Wotan, l'Elfe lumineux, bien avant qu'Alberich, l'Elfe noir, ne se rende coupable du vol de l'or du Rhin et de forger l'anneau, source apparente du drame qui est au centre de l'œuvre. L'opposition des deux Elfes apparaît alors plutôt comme les deux faces d'une même réalité, la commune soif de puissance.

    On dit que l'on peut voir danser les elfes dans les prés, particulièrement les nuits et les matins brumeux. Ils laissent des espèces de cercles à l'emplacement de leur danse, dénommés älvdanser (« danses d'elfes ») ou älvringar (« cercle d'elfes »). Ces cercles ont donné naissance à de nombreuses légendes au Moyen Âge pour tenter de les expliquer : nymphes, dryades, elfes et gnomes en seraient les responsables. Uriner dans l'un de ces cercles est censé provoquer des maladies vénériennes. Typiquement, ces cercles sont tracés par une multitude de petits champignons, mais ils peuvent être également tracés par le dessin d'herbes foulées contre le sol.

    Un excellent fichier PDF ci-après

    Merci à Racines et Traditions en pays d'Europe... ElfeElfe (191.34 Ko)

     

  • Géants, Trolls

     

    Rencontre d'un troll, illustration deKittelsen pour un livre de Asbjørnsen

    Un troll est un être de la mythologie nordique, incarnant les forces naturelles ou la magie, caractérisé principalement par son opposition aux hommes et aux dieux. Ce troll est souvent assimilé aux Jötunns, les « Géants » de cette mythologie.

    À partir du Moyen Âge, le troll apparait comme une créature surnaturelle des légendes et croyances scandinaves. Peu amical ou dangereux pour l'homme, le troll reste lié aux milieux naturels hostiles comme les mers, les montagnes et les forêts. Diabolisée par le christianisme, la croyance du troll perdure néanmoins dans le folklore scandinave jusqu'au XIXe siècle. Il est parfois confondu avec d'autres créatures du Petit peuple, telles que les elfes.

    À l'époque contemporaine, le troll demeure un personnage de fiction pour les œuvres littéraires et la culture populaire ; il est souvent représenté sous l'archétype moderne d'un géant de grande force, naïf ou malfaisant.

    Le mot « troll » apparaît dans la langue française au début du XVIIe siècle, quand Pierre Le Loyer évoque des esprits norvégiens appelés « Trollen » ou « Drolles ». C'est un emprunt au troll du suédois ou norvégien, avec le même sens. Le terme s'écrit tröll  en islandais, trold en danois.

    Ces termes scandinaves sont empruntés au vieux norrois (ancien islandais) trǫll ou troll, apparaissant dans la littérature norroise du Moyen Âge où il désigne des personnages de la mythologie, avec selon Sveinsson le sens de « possédant de la magie ou de sombres pouvoirs ». Le terme est par ailleurs relié au verbe norrois trylla qui signifie « rendre fou, conduire à une puissante rage, remplir de furie » ou « transformer en troll, enchanter ». Dans les textes norrois, ces termes sont dérivés en trollskapr « sorcière » et tryllskr « de la nature d'un troll ».

    L'étymologie de ces termes norrois est l'objet de quelques théories linguistiques, pour les rattacher par exemple à des racines de proto-germanique ou d'indo-européen, mais aucune théorie ne semble faire consensus parmi les spécialistes.

    Par ailleurs, dans les langues scandinaves modernes, troll et trylla sont dérivés en de nombreuses expressions toutes liées à la magie (plus ou moins néfaste) : troldom (danois), trolldom (suédois) signifiant « sorcellerie », trolderi (danois), trolleri (suédois), « magie, enchantement »,trolla (suédois) « conjurer », trollsk (suédois) « magique », troldmand (suédois) « sorcier », en danois : trylle « conjurer », tryllekraft « pouvoir magique »,tryllemiddel, trylleri « magie, enchantement »… On retrouve aussi en moyen haut-allemand médiéval le trolle ou trol « monstre fantôme, sorcière », et trüllen« jouer des tours, tromper ».

    Le terme « troll » est mentionné dans le corpus médiéval de la mythologie nordique, c'est-à-dire à l'ensemble des mythes d'Europe du Nord, particulièrement de Scandinavie (sud de la Norvège, Suède, Danemark), nord de l'Allemagne et à partir du ixe siècle Islande. Ces mythes étaient à la base de la religion ancienne (paganisme) des Vikings, jusqu'à la christianisation (Xe-XIIIe). D'après les textes, le troll est souvent relié aux jötnar, des êtres qui symbolisent les forces naturelles, parfois désignés comme les « Géants » de la mythologie nordique.

    Il existe beaucoup de confusion dans l'utilisation des termes norrois jǫtunn, troll, þurset risi, qui décrivent diverses créatures. Selon Jakobsson (ou MacCulloch), le terme « troll » était utilisé au Moyen Âge pour désigner des êtres divers, tel le géant ou l'habitant des montagnes, une sorcière, une personne anormalement forte ou grande ou laide, un esprit malveillant, un fantôme, un Noir, un sanglier magique, un demi-dieu païen, un démon, un brunnmigi (en) ou un berserk, etc.

    Selon Einar Ólafur Sveinsson, la signification de « Géant » apparaît seulement vers le XI-XIIe siècle, avec le kenning trǫlls fákr qui désigne la géante Hyrrokin ; le termet roll devint ultérieurement synonyme de jötunn (Géant).

    Dans l’Edda, Snorri Sturluson explique le dieu Thor est allé à l'est pour combattre des trolls. Dans le poème Völuspá (40-41) l'une des progénitures du monstre-loup Fenrir aurait la « forme d'un troll ».

    Des « femmes-trolls » ou « femelles trolls » sont mentionnées dans les sagas ; elles sont décrites généralement comme des Géantes, mais parfois comme des sorcières ou bien le mot est utilisé pour nommer une créature Fylgja. Dans les récits du Skáldskaparmál, transmis partiellement dans l’Edda de Snorri rédigé vers 1250, un épisode relate la rencontre entre une femme-troll non nommée et le poète Bragi Boddason (IXe siècle). D'après ce récit, tard dans la nuit, Bragi traversait une forêt quand la troll lui demanda agressivement qui il était, tout en se présentant elle-même :

    Troll kalla mik
    trungl sjǫtrungnis,
    auðsug jǫtuns,
    élsólar bǫl,
    vilsinn vǫlu,
    vǫrð nafjarðar,
    hvélsveg himins –
    hvat's troll nema þat?
    — (vieux norrois)

     

    « Troll appelle-moi
    Lune de la terre-Hrungnir [?]
    Suceur-de-richesse [?] du Géant,
    Destructeur du soleil-tempête [?]
    Disciple bien-aimé de la voyante,
    Gardien du fjord-du-cadavre [tombe],
    Avaleur de la roue-du-ciel [soleil].
    Qu'est-ce qu'un troll si ce n'est pas ça ? »
    — (traduction libre)

    Des « demi-trolls » sont également mentionnés dans les sagas islandaises. À l'exemple du demi-troll Thorir, mentionné dans la Saga de Grettir, ou des demi-trolls combattu par Grettir Ásmundarson dans le Chant de Halmund.

    Selon Sveinsson, il n'est pas pertinent de chercher à décrire précisément les caractéristiques du troll mythologique, en raison des variations de représentation selon les textes et les époques.

    Par opposition aux trolls des légendes médiévales, les Géants de la mythologie vivent en communauté, dans le « monde des géants » (Jotunheimar) ; ils ont des habitations et des salles publiques, des vêtements et riches bijoux, ils sont gouvernés par des rois et leurs filles sont attrayantes. Ces caractéristiques des Géants diffèrent des trolls légendaires du folklore, présentés comme des êtres solitaires, bestiaux ou monstrueusement laids, de taille « géante », habitant dans des montagnes isolées, vêtus de haillons ou peaux de bêtes.

    Le troll du folklore concerne toutes les légendes et croyances populaires relatives au troll. Celles-ci étaient transmises de génération en génération, principalement par voie orale (contes, récits, chants, rites). Ces légendes et croyances sont délimitées par la culture scandinave, et plus précisément par les régions de langues scandinaves. Elles concernent principalement la Norvège, la Suède, le Danemark et certaines régions du nord de l'Allemagne et l'Islande.

    Le troll est resté un objet de croyance depuis le Moyen Âge et la christianisation, jusqu'au début du XXe siècle où les nombreuses légendes ont été collectées par des chercheurs. Le troll est ensuite considéré essentiellement comme une créature imaginaire, c'est-à-dire un personnage littéraire de contes merveilleux, de romans et de films fantastiques.

    La fin de l'Âge des Vikings correspond à l'instauration d'une autorité royale et au début de la christianisation en Scandinavie, à partir du Xe siècle et jusqu'au XIIIe siècle. À la suite de l'adoption du christianisme par la monarchie puis par la totalité du pays, les pratiques spirituelles et les croyances traditionnelles ont été marginalisées et leurs adeptes ont été persécutés. Les völvas, prophètes des pratiques ancestrales (sejðr), furent généralement exécutés ou exilés.

    Les anciens dieux et les rites paganistes ont été remplacés par des croyances pour de nouvelles créatures païennes : trolls, jötnars, elfes… Et parmi celles-ci, le troll était une créature très présente dans les légendes. Il était aussi le plus important opposant à la christianisation : « les forces du chaos, les ennemis de Dieu » sont ainsi symbolisées par le troll. À l'exemple, pour le roi et saint Olaf II de Norvège, combattre les trolls (voir peinture) était ainsi une manière d'amener son peuple vers la nouvelle religion. De même, les trolls vaincus sont associés à la construction de certaines églises ou cathédrales, à l'exemple de la cathédrale de Trondheim : en plus de la symbolique du triomphe du bien contre le mal, c'est-à-dire de la foi chrétienne sur les croyances païennes, l'histoire du troll renforce aussi le caractère sacré de l'emplacement géographique des églises.

    La survivance des conceptions mythologiques dans le folklore du XIX-XXe est un questionnement pour les chercheurs contemporains. Est-ce que les anciens mythes ont survécu ? Si oui, pour quelles raisons ? Quelle serait l'utilité ou la fonction des anciens mythes dans une société moderne ?

    L'hypothèse la plus commune parmi les folkloristes est celle d'un dégénération des mythes médiévaux, due à la pression du christianisme ; les légendes moderne du troll ne seraient que des morceaux éparpillés et déformées des anciens mythes. Les caractéristiques « diminuées » du troll des légendes s'expliquerait par la diabolisation par l'Église de cette croyance païenne : le troll mythique, géant doté de pouvoirs divins, serait ainsi devenu une petite créature maléfique et peu puissante.

    Dans une approche dite réductionniste, d'autres chercheurs considèrent les légendes modernes du troll comme le simple reflet des conceptions humaines du présent sur le royaume des morts. Cette approche expliquerait que d'autres cultures européennes (par exemple anglo-saxonne) possèdent des légendes similaires ou comparables à celles du troll scandinave.

    Pour d'autres chercheurs, tel Amilien, les conceptions paganistes ont été adaptées au contexte historique actuel, afin d'assurer la viabilité des traditions. Les mythes paganistes n'auraient pas été valorisés (et conservés) au motif de leur ancienneté : ils auraient simplement été transformés pour suivre l'évolution de la société.

    Il est difficile de déterminer avec certitude l'évolution des légendes et croyances populaires, entre le Moyen Âge et l'Époque moderne, en l'absence de traces écrites suffisantes. Les spécialistes, historiens et folkloristes fondent leurs hypothèses à partir de l'étude philologique des textes littéraires norrois et ultérieurs.

    Il n'existe pas de doutes sur l'existence de légendes populaires, dès le Moyen Âge, concernant des êtres géants ou « trolls », vivant dans les montagnes et les rochers en Scandinavie ou en Islande. Ces créatures étaient vraisemblablement solitaires.

    Selon Sveinsson, si le mot « troll » a pris une signification très vague vers 1200 (en raison de la christianisation), les croyances populaires n'étaient pas altérées ou diminuées à cette époque. Pour Sveinsson, la croyance de l'existence des trolls a commencé à diminuer progressivement vers 1600 en Islande ; l'apparition de nouvelles légendes sur le troll est rare après la Réforme protestante et les histoires islandaise de trolls des XVIIe et XVIIIe siècles semblent trouver leur origine avant la Réforme. Les Islandais se sont certainement mis à croire que la race des trolls avait disparu.

    Les croyances et caractéristiques du troll sont fort variables, selon les époques et les régions scandinaves, rendant difficile la tentative d'une description générale du troll.

    Un aspect important des légendes, est que le troll est rarement décrit physiquement : les récits légendaires laissent généralement de côté l'apparence du troll et se fixent essentiellement sur les actions du troll et sur la mention explicite de sa nature surnaturelle, c'est-à-dire sa distinction par rapport aux humains. Son apparence est mentionnée parfois comme identique aux humains, à l'identique des trolls qui habitent les forêts sauvages du centre de la Suède.

    La taille du troll est rarement évoquée dans les légendes ; même quand le troll semble hériter de caractéristiques divines du jötunn de l'ancienne mythologie, sa taille est très rarement déterminée. L'idée moderne du troll de taille immense ou « géante » (ou bien naïf) est essentiellement héritée de la fiction du XIXe siècle (contes merveilleux, illustrations).

    Le troll légendaire se définit essentiellement par son lien aux lieux sauvages et aux éléments naturels : la mer, certaines forêts, montagnes ou rochers, c'est-à-dire des endroits sauvages et étrangers à la civilisation humaine. Le troll prend ainsi son sens comme le symbole ou l'incarnation des forces naturelles, considérées avec respect et crainte par les hommes, en raison de leur étrangeté et dangerosité. Le troll se définit aussi par sa différence à l'égard de l'homme et la difficulté de la cohabitation amicale entre espèces. Les légendes mentionnent de manière récurrentes le problème de la rencontre humaine avec des trolls, l'enlèvement de femmes et d'enfants humains par les trolls, les manières de les éviter, les vaincre ou les tuer ; notamment la faiblesse du troll à l'égard du feu, des éclairs (orage) et de la lumière (solaire).

    Dans certaines régions, les caractéristiques du troll sont identiques à celles d'autres créatures surnaturelles ou bien parfois ses pouvoirs sont fortement « diminués ». Cette différence peut avoir pour origine une confusion entre le troll et d'autres créatures légendaires (småfolk), issues du folklore scandinave ou germanique. Les caractéristiques du troll sont ainsi parfois confondues avec celles des elfes, des huldres… notamment dans les régions Sud (Danemark). Quand le troll est assimilé aux créatures de petite taille (et peu dangereuses), ses caractéristiques sont parfois attribués à l'influence chrétienne qui luttait contre les croyances païennes et dépréciait l'influence des trolls.

     

     

  • Nains

     

    Deux Nains (illustration de la Völuspá par Lorenz Frølich, 1895)

    Dans la mythologie nordique, les nains (dvergr en vieux norrois) sont des créatures vivant sous terre, dans les pierres ou les montagnes. Ils sont mentionnés dans les Eddas et les sagas nordiques et se caractérisent par leur habileté (surtout en tant que forgerons), et possèdent parfois des pouvoirs magiques et une grande sagesse. Les nains sont responsables de la fabrication de la majorité des attributs divins, mais demeurent parfois opposés aux dieux, et sont souvent confondus avec les alfes noirs et les jötnar. À l'origine, ils n'étaient pas décrits de petite taille, cette caractéristique est apparue dans les sagas tardives. La croyance en des nains caricaturaux, de petite taille et généralement malins et mystérieux, est restée dans le folklore populaire germanique après la christianisation.

    Les nains s'appellent dvergr en vieux norrois, dweorg en vieil anglais et zwerc ou gitwerc en vieux haut-allemand. L'étymologie est incertaine. Elle a été rapprochée au norvégien dverskot (« maladie animale »), et au sanskrit drva (« faiblesse, maladie »), issus de l'indo-germanique *dhuer (« dégât »). Une autre étymologie possible est le sanskrit dhvaras (« être démoniaque »). Autrement, une autre proposition est l'indo-germanique *dhreugh, qui a donné les mots allemands Traum (« rêve »), et Trug (« tromperie »). Ainsi une signification proposée pour le nom germanique des nains est « image trompeuse ».

    Régis Boyer a étudié de près la pensée religieuse des anciens germano-scandinaves, et note que le culte des morts et des ancêtres est à la base de toutes les autres croyances. Pour lui, « les nains semblent avoir été les morts, comme le suggère l’étymologie de dvergr (“Tordu”), puisque les défunts étaient inhumés en position fœtale ». Claude Lecouteux rejoint cette analyse. Les géants et le petit peuple sont liés à la mort, aux revenants et au double. Le vieux norrois attribue d'ailleurs aux nains des noms tels que « Trépassé » et « Cadavre », aux côtés d'autres comme « Tordu », « Bossu », « Menuisier » et « Trompeur ». Pour une partie des chercheurs, les nains sont, ainsi qu'un grand nombre de créatures et de dieux mythologiques, issus de la personnalisation de forces naturelles. Claude Lecouteux suppose qu'ils étaient originellement des « esprits » liés à la terre et aux tertres, lesquels ont revêtu une forme humanoïde dans la mythologie nordique.

    D'autres théories plus rares et plus anciennes citent Héphaïstos (Vulcain chez les Romains), dans la mythologie grecque, qui est figuré comme nain dans ses plus anciennes représentations, peut-être influencées par les dieux égyptiens Bès et Ptah. En raison de ses activités d'artisan et de forgeron, il a été rapproché des nains germaniques par Lotte Motz. Mais les étymologistes voient dans les nains de la mythologie nordique et des croyances populaires une « collectivité » ou un « peuple », le lien entre Héphaïstos et les nains germaniques est également contesté du fait qu'aucun d'entre eux n'est boiteux.

    La mythologie grecque mentionne les Telchines, les Cabires et les Dactyles, petites divinités liées aux montagnes et aux arts de la forge, que certains érudits, comme Carl Gustav Jung et Jules Michelet, ont comparées aux nains germaniques.

    Dans la cosmogonie nordique, que Snorri Sturluson couche tardivement par écrit au XIIIe siècle dans le Gylfaginning, le géant primordial Ymir est tué puis démembré par Odin et ses frères, le monde étant créé à partir de son corps. Snorri ajoute que les nains sont originellement des vers trouvés dans le cadavre du géant, auxquels les dieux donnent forme humaine et intelligence, mais qui du fait de leur origine, continuent à vivre sous terre et dans les pierres. Pour Pierre Dubois, Odin a voulu se concilier les vers qui lui rappellent trop son crime en les traitant en alliés, d'où la multitude de dons qu'il leur a faits. « Et c'est ainsi que, approximativement, naissent les nains dans les Eddas. » La question de l'historicité de ce récit fait débat, Jan de Vries y voit une spéculation récente et Helmut de Boor pense qu'il s'agit d'une invention. Pour Claude Lecouteux, « la naissance d'être vivants de la putréfaction n'est pas une idée neuve », mais ce récit a pu être influencé par ceux de Virgile ou de Pline l'Ancien.

    Snorri signale aussi, dans le même texte, que le ciel formé du crâne d'Ymir est porté aux quatre coins cardinaux par des nains, Nordri (Nord), Sudri (Sud), Austri (Est) et Vestri (Ouest). Ce concept a pu être influencé de l'Atlas grec qui porte la terre. Toutefois, le poème scaldique du Xe siècle Olafsdrápa (26) propose le kenning níðbryðra Norðra (« fardeau des relations de Nordri ») pour désigner le ciel, ce qui suggère qu'il ne s'agit pas d'une invention de Snorri. De plus, en vieux norrois, les poutres qui maintiennent le toit sont appelées dvergar, « nains ». Il existe également une représentation de nains portant le ciel sur un bas-relief d'une tombe de l'âge des Vikings à Haysham (Angleterre).

    Le poème eddique Völuspá se focalise sur les nains des strophes 9 à 16. Après que les dieux créent le cosmos, ils se consultent et s'enrichissent d'or. La strophe 8 parle de trois filles géantes qui interrompent leur joie, ce qui créé une crise chez les dieux, les poussant à créer les nains « Du sang de Brímir / Et des os de Bláinn » (il s'agit de noms du géant Ymir dont le corps a servi pour créer la Terre). À la strophe 10, on lit que Mótsognir est le plus grand de tous les nains, et Durin est son second. Ensemble, ils façonnent « des êtres à forme humaine » en grand nombre. Suivent six strophes listant des noms de nains. Ces strophes sont énigmatiques et plusieurs interprétations ont été proposées.

    Il pourrait s'agir que ces nains façonnent tous les autres nains, un peu sur le modèle de la création biblique d'Adam et Ève. Cette version a probablement inspiré Tolkien pour créer les nains de la Terre du Milieu. Une autre interprétation serait que les nains ont façonné l'humanité à qui les Ases donneront ensuite l'esprit (strophe 18). Selon cette interprétation, c'est l'arrivée des trois géantes qui aurait rendu l'humanité nécessaire, puisque les hommes tombés au combat deviennent les Einherjar qui combattent les forces du chaos aux côtés d'Odin. Les trois géantes qui provoquent cette crise chez les dieux sont généralement interprétées comme étant les Nornes, qui tissent le destin de tous, y compris des dieux. En tous cas, l'idée que des nains ont créé « des êtres à forme humaine »correspond bien à leur activité de façonneurs et forgerons que l'on trouve dans d'autres mythes nordiques.

    Les textes mythologiques ne donnent aucune information relative à la taille des nains, et il n'y a aucune raison de penser qu'ils étaient de petite taille dans l'imaginaire païen. Cette représentation apparaît dans les sagas tardives, où ils sont décrits petits et généralement laids. Dans les sources mythologiques, les géants sont leurs parents ou leurs enfants plus d'une fois, et un même personnage peut être alternativement décrit comme un géant ou un nain, le forgeron Reginn étant un exemple. D'après Claude Lecouteux, ils pourraient prendre la taille qu'ils veulent.

    Cette idée que les nains vivent sous la terre et les montagnes est profondément inscrite dans les croyances nordiques. Ceci est attesté dans les kenningar des XIe et XIIe siècles ainsi que dans les sagas des XIIIe et XIVe siècles (?). L'expression en vieux norrois pour « écho » est dvargmáli, ce qui confirme l'idée des nains gisant dans les montagnes. Des sagas tardives expliquent que pour attraper des nains, il faut attendre qu'ils surgissent de leurs pierres. La Völuspá dénombre une soixantaine de nains dont la moitié vivent sous terre, le reste dans les pierres ou un tertre. Dans le poème eddique Alvíssmál, le nain Alvíss explique à Thor qu'il vit dans la terre, sous une pierre. Dans le poème scaldique Ynglingatal (strophe 5) ainsi que dans la Saga des Ynglingar de Snorri (qui paraphrase le poème), un nain attire le roi suédois Sveigdir dans une pierre.

    Dans l’Edda de Snorri, lorsque les dieux décident de chercher le lien Gleipnir pour lier Fenrir (Gylfaginning 34), l'auteur parle de « descendre au Svartalfaheim »pour trouver les nains. La direction est bien vers le bas, mais dans ce cas, ainsi que dans le mythe de l'or d'Andvari (Skáldskaparmál), les nains sont décrits vivant à Svartalfaheim qui est censé être la résidence des alfes noirs. La différence entre les nains et les elfes est donc floue chez Snorri.

    La strophe 37 de la Völuspá mentionne que les « enfants de Sindri », qui désignent les nains, vivent dans une salle d'or au nord à Nidavellir (« Plaine Obscure »). Ceci ne correspond pas aux autres mentions de lieux de résidence des nains ; dans les pierres et montagnes.

    Snorri Sturluson est à l'origine de l'image des nains artisans et forgerons, à la dextérité légendaire. Les noms de plusieurs nains qui apparaissent dans les thulur suggèrent leur dextérité, ou leur qualité de forgerons ; Hanarr (« Artiste de ses mains »), Nýráðr (« Nouveau Conseiller »), Næfr (« Le Capable »), Draupnir (voir l'anneau Draupnir forgé par des nains) etc.

    Dans le Skáldskaparmál, les nains Fjalar et Galar tuent le dieu Kvasir et créent l'hydromel poétique de son sang, un breuvage qui sera ensuite récupéré par Odin au bénéfice des dieux et des poètes, mais les nains sont en général responsables de la fabrication d'objets. Snorri raconte également que les nains ont forgé les attributs les plus précieux des dieux. Lorsque le dieu malin Loki coupe le chevelure de Sif, la femme de Thor, il promet de se racheter en récupérant une chevelure d'or chez les nains. Les nains fils d'Ivaldi fabriquent cette chevelure, ainsi que le bateau Skidbladnir pour Freyr et la lance Gungnir pour Odin. Ensuite, Loki parie sur sa tête avec les nains Brokk et Eitri qu'ils ne pourraient pas fabriquer d'objets aussi précieux. Alors les nains se mettent au travail mais Loki métamorphosé en mouche tente de distraire Brokk qui actionne le soufflet. Les nains créent un verrat aux soies d'or Gullinbursti pour Freyr, l'anneau Draupnir pour Odin, et le marteau Mjöllnir pour Thor. Quand les dieux décident que le marteau de Thor est la meilleure arme des dieux face aux géants, Loki perd son pari. Il affirme qu'il a parié sa tête et non pas son cou, donc le nain Brokk se contente de lui coudre les lèvres. Dans la Gylfaginning, lorsque les dieux manquent à deux reprises de fabriquer une chaîne suffisamment puissante pour lier le loup monstrueux Fenrir, Odin fait fabriquer par les nains le lien magique Gleipnir qui fonctionne pour attacher le loup. Les nains sont également possesseurs d'objets précieux et d'or. Lorsqu'Odin, Hœnir, et Loki avaient besoin de récupérer suffisamment d'or pour compenser le meurtre du fils de Hreidmar, Loki est envoyé pour récupérer l'or du nain Andvari (Reginsmál, Skáldskaparmál). Freyja a également des objets précieux fabriqués par les nains ; un verra doré Hildisvíni (Hyndluljód 7) et le collier des Brísingar (Sörla þáttr).

    Les nains sont visiblement doués en magie également. Le nain Andvari prononce la malédiction sur son or, et il est capable de métamorphose. Les nains assistent parfois les dieux par la magie, notamment en forgeant leurs attributs magiques. On lit aussi dans les Hávamál à la strophe 160 que le nain Thjódrörir a appris un charme à Odin : « Par ses charmes donna la force aux Ases, / Aux Alfes, le renom, / La clairvoyance à [Odin]. » La sagesse est une caractéristique de plusieurs nains. Le nain Alvíss (Alvíssmál) répond correctement à toutes les questions de Thor, et son nom signifie « Tout-Savant ». D'autres nains connus des thulur le suggèrent par la signification de leurs noms : Fjǫlsviðr (« Le Très Sage ») et Ráðsviðr (« Le Sage Conseiller »).

    Malgré la forge de la plupart des attributs divins, les nains ne sont pas réellement des alliés des dieux, et ils possèdent un rôle plus proche de celui des jötnar. Les nains offrent des objets aux dieux et jamais l'inverse, et parfois ces objets sont récupérés de force. Lorsque le nain Andvari est contraint par Loki de donner son or, le nain prononce la malédiction sur son anneau, qui annonce la trame du cycle tragique de Sigurd. Ceci se retrouve dans le folklore germanique, les armes des nains possèdent un côté maléfique et leurs trésors, à l'image de l'or du Rhin, apportent la mort à leurs possesseurs. Dans l’Alvíssmál, le nain Alvíss finit tué par Thor pour avoir eu la présomption de demander la main de sa fille. Le même sort est réservé à des géants qui convoitent des déesses (Thrym et Thjazi). Dans l’Ynglingatal, un nain attire par ruse le roi suédois Sveigdir dans une pierre, où il gît avec des jötnar. Le roi n'est plus jamais revu.

    Dans le folklore germanique médiéval, les nains sont foncièrement négatifs, inspirent la crainte et n'hésitent pas à s'attaquer aux hommes et à leur bétail, qu'ils blessent de la « flèche du nain », plus tard nommée « trait de l'elfe ». Elle est à l'origine de maladies, il existait des amulettes et des conjurations pour s'en protéger.

    Quelques nains :

     - Alvíss (« Tout-Savant ») : Nain de l’Alvíssmál qui demande la main de la fille de Thor. Le dieu Thor le questionne toute la nuit de sorte que le Soleil levant lepétrifie42.

    - Andvari (« le prudent » ou « le guetteur » 44) : Nain du Reginsmál et Skáldskaparmál capable de métamorphose en poisson. Il est à l'origine de la malédiction sur l'anneau ou l'or du cycle de Sigurd 45.

    - Brokk (« Forgeron » ?) : Nain du Skáldskaparmál qui actionne le soufflet pendant que son frère Eitri (ou Sindri selon le manuscrit) forge Gullinbursti, Draupnir etMjöllnir46. Ce dernier objet est jugé comme la meilleure arme des dieux, ainsi Brokk gagne son pari avec Loki, et lui coud les lèvres.

    - Dvalin

    - Fils d'Ivaldi : Nains forgerons de la chevelure d'or de Sif, de Skidbladnir et de Gungnir.

    - Fjalar et Galar : Frères nains meurtriers de Kvasir et créateurs de l'hydromel poétique à partir de son sang.

    - Fáfnir : Nain ou géant qui se métamorphose en dragon pour garder l'or maudit d'Andvari. Il est abattu par le héros Sigurd.

    - Hreiðmarr : Père de Fáfnir et Regin. Il devient possesseur de l'or maudit d'Andvari est est tué par Fáfnir qui convoite le trésor.

    - Mótsognir : Le plus grand des nains et leur créateur selon la Völuspá.

    - Nordri, Sudri, Austri et Westri (« Nord, Sud, Est, Ouest ») : Quatre nains de la Gylfaginning qui représentent les points cardinaux et portent la voûte céleste.

    - Regin : Fils de Hreiðmarr et frère de Fáfnir, il élève le héros Sigurd.